01 Contexte
Depuis la fin des années 1990, des artistes et des collectifs occupent l’espace public en Argentine : affiches, pochoirs, murales, marches, campements. Ces actions portent des luttes féministes, sexodissidentes, environnementales, de défense des droits humains ou contre la précarité du travail culturel. Beaucoup ont lieu dans des villes de province, loin de Buenos Aires.
Leurs traces sont fragiles. Les photos dorment dans des téléphones saturés, les albums en ligne disparaissent, les murs s’effacent. Les réseaux sociaux ajoutent leurs règles : certaines images sont censurées, d’autres livrées aux algorithmes. Confier sa mémoire à ces dispositifs, c’est aussi leur laisser le pouvoir de l’effacer.
Constelaciones naît en 2022 entre la rue et l’université : des artistes, des activistes et des chercheur·es de La Plata, puis de Rosario (groupe GEEP, Universidad Nacional de Rosario) et de Paraná, à partir d’une initiative lancée par Marjolaine David Briand et Guillermo Vargas Quisoboni. Le réseau compte aujourd’hui des équipes en Argentine et en France. L’archive a ouvert à Tomé, au Chili, par l’intermédiaire d’une membre d’un collectif qui a quitté La Plata pour s’y installer. Elle compte 233 documents, de 2002 à 2025, en accès libre.
02 Enjeux
- Garder les traces sans les figer. Archiver des pratiques de rue sans les couper des personnes qui les ont faites.
- Classer avec ceux qui sont classés. Les catégories de l’archive naissent du travail collaboratif avec les collectifs, et non d’un regard extérieur.
- Ouvrir sans exposer. Garantir un accès libre tout en protégeant des personnes que la criminalisation de la protestation rend vulnérables.
- Faire circuler plutôt que stocker. Inventer des formes pour que les documents continuent à produire du sens, de la rue à la plateforme et de la plateforme à la rue.
03 Démarche
Constelaciones part d’une question : comment concevoir un outil numérique qui garde la mémoire des processus créatifs liés aux luttes d’artistes et de collectifs en Argentine, tout en permettant à des doctorant·es et à des chercheur·es qui travaillent sur ces sujets de s’en saisir ? Elle s’accompagne d’une autre : comment concevoir cet outil avec une recherche doctorale en cours, qui est aussi un engagement militant et qui ne peut pas tout porter seule ?
Concevoir ensemble. Entre 2022 et 2024, des ateliers à La Plata (espace Benteveo) et en ligne ont réuni activistes, artistes, photographes et chercheur·es. Ils ont défini les besoins, la structure et les catégories de l’archive. Deux principes en ressortent. Le premier est d’unifier sans imposer : un cadre commun, sans verticalité, qui s’applique à des archives encore à venir. Le second est de décentrer : l’archive suit les affinités et les circulations propres aux activismes, et renonce à toute exhaustivité. Les entrées se relient entre elles pour former des constellations de pratiques, de collectifs et d’institutions. Quatre axes de classement ont été inventés collectivement (informations générales, modes de faire, trames et processus, récits). Ils font tenir ensemble le langage de chaque groupe et des critères partagés pour chercher.
Prendre soin des personnes. L’accès libre est une position politique, face aux archives privatisées ou difficiles d’accès. Il comporte aussi un risque : un archivage public peut servir à identifier des militant·es. Les participant·es ont donc décidé de ne pas diffuser de visages ni de tatouages et de privilégier l’identification collective ou l’anonymat. Les images sont placées sous licence de production entre pair·es féministes, sans marketing ni exploitation des données. La plateforme est développée en logiciel libre avec Sutty, coopérative latino-américaine qui défend un web durable, pour échapper à la marchandisation des images et au monopole des grandes plateformes.
Penser l’archive comme archivo vital. Le projet reprend la notion d’archive vitale que Nelly Richard applique à la révolte chilienne : un répertoire d’actions, d’images, de scènes et de récits où est inscrit ce qui a eu lieu. La rue en est un exemple, avec ses signes éphémères et simultanés. La question est de savoir ce qui, de cette vitalité, survit au passage de la rue au nuage. L’archive a longtemps servi à contrôler, identifier et produire des récits favorables au pouvoir. Le manifeste y oppose une « imagination archivistique » : désprofessionnaliser et collectiviser l’archive pour récupérer un pouvoir archivistique. Le principal défi est d’archiver des actions que leur nature rend en partie inarchivables, ce qui rejoint la distinction de Diana Taylor entre l’archive, faite de supports durables, et le répertoire, fait de gestes et de corps. Ces choix de conception en découlent : la section « récits » relie les témoignages à chaque document, l’accès libre se double d’un dépôt ouvert aux collectifs, et l’interface s’améliore au fil des usages. L’objectif est un va-et-vient entre la rue et la plateforme, avec un possible futur fait de vidéos, de mémoires orales, de cartes et de lignes du temps.
Travailler dans le respect de chacun·e. Tous les intervenants doivent pouvoir être rémunérés, et les archivistes ont besoin de temps pour rassembler les images et les classer. La recherche de financements fait donc partie du projet. Le volet numérique, co-produit par Anima Medialab (alors Chakalaka Medialab), s’est appuyé sur deux financements, chacun avec sa série d’ateliers : le premier (Institut français d’Argentine, Institut des Amériques) pour la conception de l’archive, le second (MSH Bordeaux) pour la cartographie.
04 Réalisations
- Plateforme en ligne avec 233 documents archivés, filtrable par dix critères.
- Trois types de documents : interventions, événements, matériels graphiques.
- Quatre axes de classement, issus des ateliers.
- Trois parcours : explorer, déambuler, contribuir, avec un panneau d’édition pour les contributeurs autorisés.
- Section « récits » reliant témoignages et textes à chaque document.
- Cartographie du projet en cours de livraison.
- Publications : Entre la calle y la nube (2022) et Taxonomías para el archivo (2023).
05 Historique
- 2022 : naissance du projet, atelier De la calle a la nube (La Plata) et premier numéro de la publication du même nom ; exposition Hors Cadre au GED, Campus Condorcet.
- 2022-2024 : ateliers de conception à La Plata et en ligne, premier financement. 2023 : table ronde à la Sorbonne Nouvelle, publication des taxonomies.
- 2025 : conférence à Bordeaux Montaigne.
Pour aller plus loin
- Nelly Richard, notion d’archivo vital à propos de la révolte chilienne.
- Diana Taylor, The Archive and the Repertoire, Duke University Press, 2003.
- Ann Cvetkovich, An Archive of Feelings, Duke University Press, 2003 : archives des cultures minoritaires.
